Soixante-quinzième anniversaire de la paroisse de Bois-Luzy

Dimanche 16 mars 2014

Homélie de Monseigneur Aveline

Chers amis,

La semaine dernière, dans notre lecture de l’Évangile du premier dimanche de Carême, nous avions laissé Jésus sur une haute montagne, celle où le tentateur l’avait conduit pour lui faire voir « tous les royaumes de la terre » en se proposant de les lui donner s’il se prosternait devant lui. Et vous vous souvenez de la réponse de Jésus : « Devant le Seigneur ton Dieu tu te prosterneras et Lui seul tu adoreras » (Mt 4, 10).

Cette semaine, bien des chapitres plus tard dans le même Évangile matthéen, on voit Jésus monter de lui-même sur une haute montagne, pour un autre rendez-vous, non plus avec le tentateur, mais avec son Père. Les trois disciples qu’il emmène avec lui ne savent plus trop où ils en sont. Au fil des chapitres, on les a d’abord vus plein d’enthousiasme, quittant tout pour suivre ce nouveau prophète, puis on les a vus plein d’attention à son égard, écoutant ses longs discours, accompagnant ses gestes, apprenant à déchiffrer le langage de ses paraboles. Et puis là, quelques temps avant l’épisode que nous venons d’entendre, Jésus a fini par leur poser la question qui les travaille sans qu’ils n’y voient bien clair : « Aux yeux des gens, leur a-t-il demandé, qui suis-je ? » Et ils ont répondu : « Jean le Baptiste pour les uns, Élie pour d’autres, ou encore Jérémie, ou l’un des prophètes ! » Et pour vous, leur a alors demandé Jésus ? « Vous, qui dîtes-vous que je suis ? »

On connaît la réponse de Pierre : « Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16, 16). Mais lorsque Jésus enchaîne pour leur dire (et dans l’Évangile de Matthieu, c’est la première fois qu’il le leur dit, bien plus tard que dans les autres synoptiques) qu’il doit aller à Jérusalem, beaucoup souffrir, être tué, puis ressusciter, Pierre s’insurge contre lui et Jésus lui dit : « Arrière de moi, Satan, tu es pour moi une occasion de chute, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celle des hommes ! » Et revoilà le tentateur, que l’on n’avait plus vu depuis la haute montagne de dimanche dernier ! Le revoilà de façon plus sournoise puisque déguisée derrière ce visage humain d’un disciple défiguré…

Et Jésus continue, s’adressant aux disciples et revivant en lui-même cette troisième tentation : « Si quelqu’un veut venir derrière moi, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive ; qui veut sauver sa vie la perdra ; à quoi servirait de gagner le monde entier, si on perd sa vie ? Le fils de l’homme va venir avec ses anges et certains qui sont ici ne mourront pas avant d’avoir vu le fils de l’homme venir dans son royaume » (Mt 16, 24-28). Tout ce vocabulaire est très proche de la troisième tentation de dimanche dernier.

Et c’est là que commence notre texte. « Six jours plus tard, précise Matthieu, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, son frère, et les fait monter sur une haute montagne, à part. » Six jours : le temps d’une nouvelle création, le temps nécessaire pour que les disciples défigurés puissent contempler le Fils transfiguré. Six jours : le temps qui sépare, dans la liturgie juive, le Yom Kippour, jour du grand pardon, de la Fête des Tentes, qui commémore la traversée du désert et le don de l’Alliance : pendant huit jours, la communauté vit sous des tentes, comme au désert, pour bien montrer son attente d’une nouvelle manifestation de Dieu et de la venue du Messie.

Vous connaissez la suite : voici que les montagnards bibliques sont là, si j’ose dire ! Moïse, depuis la montagne du Sinaï où la Loi fut donnée ; Élie, depuis la montagne de l’Horeb où Dieu se manifesta dans un souffle plus ténu que le murmure du vent ! Et l’on évoque même les tentes, que Pierre se propose de dresser, et surtout il y a la manifestation de Dieu, la nuée lumineuse et la voix disant : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis tout mon amour : écoutez-le ! » Et par deux fois, Matthieu emploie le verbe de la résurrection. D’abord, quand Jésus s’approche des disciples qui sont tombés la face contre terre, il les touche et leur dit : « Egerthèté, éveillez-vous ». Puis à la fin lorsque, descendant avec eux de la montagne, Jésus leur demande de ne parler à personne de cette vision avant que le fils de l’homme ne s’éveille (egerthè) d’entre les morts.

Et les trois disciples redescendront, confortés et troublés à la fois. Ce n’est que bien plus tard, quand la colline du Golgotha aura enseveli tous leurs espoirs, qu’ils se souviendront de la montagne de la Transfiguration où le Père leur avait donné une espérance, en leur confiant de quel amour il aimait ce Fils et aussi les frères de ce Fils, c’est-à-dire ceux qui l’écoutent. Aussi, lorsque le Ressuscité leur donnera rendez-vous sur la montagne de Galilée (ainsi que le dit Matthieu au chapitre 28 – Mt 28, 16) afin de les envoyer en mission, ils comprendront que l’amour du Père et du Fils, leur Esprit Saint, a vraiment été plus fort que la mort et qu’il est donc capable de les entraîner eux aussi dans l’aventure inouïe d’une nouvelle naissance, d’un réveil, d’une résurrection, comme le jour où le Maître les avait touchés sur la montagne en leur disant : « relevez-vous et n’ayez pas peur » !

Chers amis, il me semble qu’en ce jour anniversaire de la création de votre paroisse, cette page d’Évangile nous recentre sur l’essentiel, c’est-à-dire : écouter le Fils bien-aimé du Père, marcher à sa suite, devenir ses disciples, annoncer son Évangile sur toutes les montagnes de la terre, sur les collines, dans les plaines, et même, comme ici, sur les plateaux ! Ne pas avoir peur de tout quitter pour le suivre. « Oublie les soutiens du passé, en lui seul ton appui ! », comme on le chante en Carême dans le Bréviaire. Ce fut le geste d’Abraham, que nous rappelait la première lecture, lorsqu’il quitta la maison de son Père et partit pour un pays dont il ne savait rien d’autre que le fait que Dieu le lui montrerait !…

Écouter le Fils bien-aimé du Père et accepter de donner notre vie par amour à cause de lui, accepter de nous remettre tout entiers entre les mains du Père, afin qu’il rende féconde notre existence, non pas selon nos plans, mais à l’intérieur de son projet à lui et de sa grâce : c’est ce que Paul, vers la fin de sa vie, explique une dernière fois à son fils spirituel Timothée dont la jeunesse et la timidité n’avait pas empêché l’Apôtre de faire confiance en « la vocation sainte » à laquelle Dieu l’appelait lui aussi : « avec la force de Dieu, lui dit-il avec affection dans le passage qu’on a lu tout à l’heure, prends ta part de souffrance pour l’annonce de l’Évangile. »

Chers amis, une paroisse ne dure que si elle ne vit pas repliée sur elle-même. Grâce au zèle apostolique des prêtres qui se sont succédés ici, Félicien Blanc, Pierre Gaussel, Charles Rebuffel et notamment grâce au long ministère du P. René Bourdon, votre paroisse est restée missionnaire. C’est ce zèle pour la mission qu’il vous faut renouveler aujourd’hui encore, à l’occasion de ce soixante-quinzième anniversaire. Comme Timothée, prenez votre part de souffrance pour l’annonce de l’Évangile. La souffrance dont il s’agit ici est une souffrance d’enfantement, d’engendrement de nouveaux disciples du Christ transfiguré. Notre « vocation sainte », celle de l’Église, c’est-à-dire celle de Marie, c’est d’enfanter le Christ dans le monde. Priez Notre-Dame de Bois-Luzy, qui fit d’abord un stage à Notre-Dame de la Garde avant d’arriver ici le 12 novembre 1950, de faire grandir en vous cette vocation sainte ! Et que sainte Louise de Marillac, qui ne manqua jamais de créativité pour permettre à ses sœurs d’être au plus près des besoins des pauvres de son époque, vous aide à trouver les chemins nouveaux de solidarité, de charité, de présence aimante et fraternelle avec les pauvres d’aujourd’hui qui vivent sur ce plateau, afin que par votre témoignage, l’Évangile du Christ soit annoncé dans votre quartier.

De nous aussi, de nous tous qui sommes défigurés par le péché et par la peur, le Christ s’approche ce matin, et nous touche en nous disant : « Éveillez-vous et n’ayez pas peur ! » Que ce soit notre espérance sur le chemin de sa Pâque.

Amen !